Récompensé récemment pour ses travaux, un infirmier de la Brigade des sapeurs‑pompiers de Paris met en lumière un point souvent invisible de la prise en charge des arrêts cardiaques : la qualité de la ventilation manuelle. Son étude menée en conditions réelles modifie la compréhension des pertes de volume et ouvre des pistes concrètes pour améliorer les gestes d’urgence.
Un parcours clinique transformé par la curiosité
Arrivé à la Brigade il y a plus de vingt ans, Frédéric Lemoine a progressivement orienté son travail vers l’évaluation des pratiques de secours. Ce sont d’abord des suivis de patients et la constitution de registres qui l’ont amené à s’intéresser à la recherche appliquée.
Formé ensuite comme assistant de recherche clinique, il a contribué à plusieurs études sur le terrain, cumulant activité d’urgence et projets scientifiques. Son dossier vient d’être distingué par le prix « Coup de cœur du jury » du Prix de la recherche en sciences infirmières, une reconnaissance qui valorise un engagement scientifique ancré dans la pratique quotidienne.
VECARS : mesurer la ventilation sur le terrain
Le travail primé, nommé VECARS (VEntilation in Cardiac Arrest Study), a évalué l’utilisation d’un dispositif de monitoring branché sur le ballon insufflateur. Cet appareil, commercialisé sous le nom EOLife®, affiche en temps réel les volumes insufflés et expirés, et détecte les fuites entre le masque et le visage.
Les études précédentes avaient testé ces outils principalement sur des mannequins, avec des sessions de RCP très courtes. L’objectif de VECARS était l’inverse : récolter des données durant des interventions longues, dans des environnements variés — rue, appartements exigus, relais entre secouristes — pour reproduire la réalité pré‑hospitalière.
Pour limiter l’effet d’observation (les secouristes ajustant aussitôt leur geste en voyant l’écran), le protocole a été conçu pour enregistrer sans guider initialement la ventilation, l’écran étant masqué lors des premières inclusions.
Les chiffres clés de l’étude
- 140 patients inclus au départ, 106 avec des données exploitables
- Âge moyen : 74 ans ; 60 % d’hommes
- 529 secouristes impliqués, ancienneté médiane 4 ans
- Exclusion des arrêts d’origine traumatique (risque de pneumothorax, erreurs de mesure)
Des résultats inattendus : beaucoup de fuites, pas d’hyperventilation généralisée
Contrairement aux travaux sur mannequins qui montraient des volumes excessifs, VECARS a révélé que la plupart des insufflations sur le terrain restaient dans des valeurs raisonnables (moyenne autour de 538 ml). En revanche, les volumes expirés relevés étaient nettement plus faibles (environ 291 ml), traduisant d’importantes pertes.
Ce constat se résume par un constat simple mais crucial : environ 41 % du volume insufflé ne parvient pas aux voies aériennes. Autrement dit, une part significative de l’air escompté se perd, soit par une fuite au niveau du masque, soit potentiellement par insufflation gastrique — un élément difficile à quantifier aujourd’hui.
Sur le plan physiologique, ces pertes sont loin d’être anodines. Une ventilation trop importante peut augmenter la pression intrathoracique et réduire le remplissage cardiaque ; à l’inverse, une ventilation inefficace prive les organes d’oxygène. L’enjeu est donc double : optimiser le volume délivré tout en s’assurant qu’il parvienne réellement aux poumons.
De la mesure à l’amélioration des pratiques
À partir de ces résultats, les équipes ont identifié des leviers d’amélioration : meilleure tenue du masque, positionnement du secouriste et recours systématique à une ventilation à deux intervenants lorsque cela est possible — l’un maintenant l’étanchéité, l’autre ventilant.
Le dispositif d’affichage a désormais été déployé pour guider les secouristes en temps réel et limiter les pertes. Parallèlement, une nouvelle étude est en cours pour évaluer l’impact de l’affichage sur les pratiques et mesurer si l’intégration du monitor améliore réellement l’étanchéité sans dégrader les autres gestes d’urgence.
Les chercheurs s’interrogent aussi sur la dimension cognitive : la présence d’un écran ajoute une charge mentale qui peut modifier l’ensemble de l’intervention. Comprendre ces interactions humain‑technologie est l’un des objectifs des travaux à venir.
Pourquoi cette recherche change la donne pour les soignants de terrain
Ces résultats ont une portée pratique immédiate : ils fournissent des repères chiffrés sur la performance réelle de la ventilation manuelle et permettent d’ajuster les formations et les protocoles.
Pour les équipes d’urgence, cela signifie repenser l’équipement, prioriser l’apprentissage de l’étanchéité du masque et évaluer systématiquement l’utilité d’un second intervenant pour la ventilation. À long terme, ces améliorations visent à augmenter la qualité de l’oxygénation pendant la RCP et, potentiellement, les chances de récupération neurologique des patients.
Les obstacles à la recherche infirmière en milieu pompier
La recherche menée par des infirmiers sapeurs‑pompiers reste encore trop rare. Le principal frein n’est pas le manque de volonté, mais des contraintes structurelles : absence de financements équivalents à ceux des établissements hospitaliers, reconnaissance académique limitée et plannings de terrain très chargés.
Pour pallier ces limites, Frédéric Lemoine a contribué à la rédaction d’un guide pratique — en collaboration avec l’Association nationale des infirmiers de sapeurs‑pompiers et des spécialistes méthodologiques — afin d’aider les collègues à monter et conduire un projet de recherche (rédaction, méthodologie, gestion réglementaire).
Le message est simple : la recherche peut et doit s’articuler autour de questions concrètes de soins, menées par des praticiens directement impliqués dans l’action.
Une reconnaissance qui ouvre des perspectives
La distinction reçue souligne la valeur d’une recherche ancrée dans le terrain. Elle vise aussi à montrer que l’investigation scientifique n’est pas réservée aux seuls parcours académiques : les soignants de terrain peuvent produire des données robustes et utiles pour faire évoluer les pratiques.
Concrètement, VECARS a déjà conduit à des changements opérationnels et lance aujourd’hui une seconde phase pour mesurer l’effet des outils d’aide à la ventilation. À court terme, l’objectif est clair : réduire les fuites, sécuriser la ventilation et, in fine, améliorer la prise en charge des arrêts cardiaques extra‑hospitaliers.
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