Une expérimentation de dix ans menée par l’INRAE sur neuf sites français montre qu’il est possible de cultiver sans aucun pesticide tout en restant économiquement viable — un résultat qui réinterroge les stratégies agricoles alors que la pression sur les pratiques phytosanitaires s’intensifie. Les conclusions soulèvent des enjeux concrets pour les exploitations, la qualité de l’eau et la santé publique.
Une rupture assumée avec le modèle conventionnel
Le programme Rés0pest a volontairement supprimé tous les traitements phytosanitaires sur des parcelles de grandes cultures et de systèmes polyculture-élevage, tout en conservant un apport d’engrais minéraux — donc sans basculer dans le label biologique. C’est, selon Jean-Noël Aubertot, l’instigateur du projet, la recherche publique qui pouvait supporter ce type de pari sur le long terme.
Après dix ans d’observation, les résultats sont clairs : les systèmes sans pesticide sont techniquement réalisables et peuvent être rentables, mais ils exigent des adaptations de pratiques et acceptent une plus grande variabilité des rendements.
Des rendements fluctuants, des filières gagnantes
Les performances varient fortement selon les cultures et les territoires. Dans le nord de la Loire, des betteraves, pommes de terre et blés ont affiché de bons résultats, alors que le pois chiche a peiné en Occitanie. Globalement, pour les céréales, les rendements observés sont supérieurs à ceux du bio, mais restent souvent en retrait par rapport aux parcelles traitées chimiquement.
Sur certains sites, la réussite est même spectaculaire. À Estrées-Mons (Somme), le responsable des essais, Sébastien Darras, annonce des perspectives de récolte prometteuses pour un blé encore vert début juin. La variété testée, commercialisée en 2025 par la filiale semencière de l’INRAE, combine performance et résistance aux principales maladies du blé.
Quels leviers pour se passer des pesticides ?
Les équipes ont mobilisé plusieurs mesures pratiques pour limiter les dégâts sans produits : rotations allongées, travail mécanique du sol, adaptations des dates de semis et bandes fleuries pour favoriser les auxiliaires. Ces aménagements réduisent la pression des bioagresseurs mais ne l’éliminent pas.
- Gestion des adventices : mécanisation ciblée et changements de rotation.
- Lutte biologique et habitat : bandes fleuries accueillant pollinisateurs et prédateurs (syrphes, coccinelles).
- Sélection variétale : variétés résistantes aux maladies, comme le blé testé en Picardie.
- Variabilité des rendements : plus marquée d’une année sur l’autre et selon les zones.
Rentabilité : oui, mais sous conditions
Sur les systèmes de grandes cultures évalués, l’étude relève une marge qui peut dégager entre un et trois *SMIC* par exploitant, et au moins deux *SMIC* dans 80 % des cas. Autrement dit, l’absence de pesticides n’entraîne pas automatiquement une chute des revenus agricoles, à condition d’adapter l’organisation et les techniques culturales.
Cependant, sans l’« parapluie chimique », les fermes doivent accepter une plus grande incertitude économique et intégrer des coûts ou efforts supplémentaires liés au travail du sol et à la gestion des adventices.
Des bénéfices au-delà du champ
Les chercheurs insistent sur la nécessité de considérer des services souvent externalisés : amélioration de la santé des sols, regain de biodiversité, réduction des coûts de dépollution des eaux et impacts positifs sur la santé publique. Ces gains non marchands peuvent compenser, partiellement ou totalement, les baisses de production observées certaines années.
Pour les auteurs, un bilan économique complet devrait intégrer ces éléments afin d’évaluer la véritable performance de ces systèmes agricoles.
En pratique, la transition vers des exploitations sans pesticide nécessite des investissements de long terme, une adaptation des filières et des soutiens (formation, mécanisation, recherche variétale) pour limiter les risques et stabiliser les revenus.
Ce que cela signifie pour le grand public
Si ces approches se généralisent, elles peuvent influer sur la diversité des produits cultivés en France, sur les modes de production disponibles dans les rayons et, à terme, sur certains coûts environnementaux supportés par la collectivité plutôt que par les agriculteurs seuls.
La recherche publique qui a conduit Rés0pest fournit des éléments tangibles pour les débats actuels sur la réglementation des pesticides et les choix d’orientation de l’agriculture française.
En bref :
- Expérimentation Rés0pest : 9 sites, 10 ans.
- Résultat principal : zéro pesticide faisable techniquement et viable économiquement pour de nombreux systèmes.
- Contraintes : rendements plus variables, lutte accrue contre les mauvaises herbes.
- Atouts : meilleures fonctions écologiques des sols, biodiversité, et réduction des coûts environnementaux.
Source : INRAE (étude Rés0pest) — Avec AFP
Articles similaires
- Engrais: indispensables aux cultures mais propulsent les émissions de CO2
- Les trois principales raisons menant à une crise alimentaire généralisée
- Printemps hâtif: quels dangers pour vos plantes et récoltes aujourd’hui?
- Café: votre tasse pourrait coûter cher à la planète, selon une étude
- Cadmium dans les sols: plan d’urgence pour protéger cultures et santé










