La série d’animation russe Masha et Michka se retrouve au centre d’un nouveau bras de fer diplomatique : Kiev accuse le programme de servir de vecteur à une narration pro‑russe destinée aux enfants, et veut en réduire la diffusion. En France, où le dessin animé est très présent dans les offres jeunesse, la plupart des diffuseurs n’envisagent pas de l’écarter pour l’instant.
Les autorités ukrainiennes ont pris des mesures depuis le 21 août pour limiter l’impact culturel et commercial de certaines productions russes, jugeant que certaines œuvres « renforcent des récits favorables au Kremlin » auprès d’un jeune public. Tetiana Berejna, la ministre ukrainienne de la Culture, affirme que ce type de contenu n’a pas sa place sur les écrans enfants, et Kiev a instauré des sanctions visant producteurs et distributeurs.
Pourquoi Kiev s’inquiète
Les critiques portent surtout sur des épisodes anciens, issus des premières saisons, qui contiennent des références au passé soviétique ou des images militaires détournées dans un contexte pour enfants. Dans plusieurs courts épisodes, la protagoniste reçoit des uniformes ou des accessoires évoquant l’ère soviétique et reprend des airs associés à l’histoire militaire russe.

Ces éléments, disent les opposants, participent à une normalisation symbolique : lorsqu’un programme très regardé auprès des tout‑petits intègre des motifs liés à l’armée ou à l’histoire impériale, cela peut être perçu comme une forme de valorisation. Pour Kiev, il s’agit donc d’empêcher qu’un produit culturel amplifie la voix d’un État avec lequel l’Ukraine est en conflit depuis 2022.
La position des diffuseurs français
Plusieurs groupes audiovisuels contactés indiquent regarder la question avec attention mais ne voient pas, pour l’instant, de raison éditoriale de retirer la série. France Télévisions rappelle la nature « purement divertissante » de l’animation et n’a pas l’intention d’interrompre sa diffusion. Du côté du groupe M6, on affirme n’avoir détecté « aucun contenu à caractère de propagande » dans les épisodes actuellement diffusés sur M6+.

Julien Figue, responsable des programmes jeunesse chez M6, met en avant le critère de qualité : la série a séduit des millions d’enfants à travers le monde depuis 2009, argument répété par d’autres diffuseurs comme Canal+ ou Netflix France, qui n’ont pas souhaité commenter publiquement leurs choix.
- Où la série apparaît en France : plateformes de streaming (Canal+, Netflix France), chaînes jeunesse (Gulli, M6+), et le service en ligne Okoo de France Télévisions.
- Présence en ligne : des chaînes YouTube dédiées comptent des audiences globales se chiffrant en millions d’abonnés, tant en Ukraine qu’à l’étranger.
- Décision ukrainienne : sanctions administratives visant la production et la distribution afin de restreindre diffusion et monétisation.
Des exemples concrets, mais limités
Les scènes pointées du doigt ne se multiplient pas sur l’ensemble de la série et concernent surtout des épisodes diffusés avant 2014. Quelques séquences font référence à la garde d’un « périmètre » ou montrent des costumes et objets rappelant l’imagerie militaire soviétique : coiffures, casques ou chants d’époque. Ces éléments ont permis à Kiev d’argumenter qu’il existe, au moins ponctuellement, un glissement idéologique.
Cependant, pour les distributeurs, ces apparitions relèvent davantage du clin d’œil historique ou de la mise en scène comique que d’une tentative coordonnée de propagande. Le studio russe producteur du programme, Animaccord, rejette catégoriquement les liens avec l’État et affirme n’avoir reçu aucune subvention publique pour la série, la présentant comme un projet commercial.
Les enjeux dépassent le seul divertissement
La controverse illustre un dilemme plus large : comment concilier liberté éditoriale et réaction face à un contexte géopolitique tendu ? Des responsables politiques en Europe commencent à questionner la diffusion de contenus jugés susceptibles de « militariser » l’imaginaire des enfants ou de générer des recettes fiscales pour un pays en conflit.
À court terme, la plupart des diffuseurs français plaident pour la prudence plutôt que la censure, arguant d’un examen au cas par cas. Mais la pression diplomatique et les débats publics pourraient conduire à une réévaluation des catalogues, notamment sur les plateformes internationales qui gèrent des licences à l’échelle mondiale.
Pour l’instant, la série reste largement disponible en France, mais l’affaire rappelle que la culture populaire peut devenir un enjeu stratégique dès lors qu’elle franchit les frontières et touche des publics jeunes.
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