Sorti en salles le 30 septembre après avoir reçu le prix du scénario à Cannes, le nouveau film d’Emmanuel Marre secoue par son mélange inhabituel d’archives, d’improvisation et de morceaux pop contemporains. En racontant le parcours d’un petit fonctionnaire de Vichy, il pose une question nette et actuelle : comment se construisent la complicité et la normalisation du mal au quotidien ?
Au centre du récit, Swann Arlaud incarne Henri Marre, un employé de l’administration locale de Limoges qui s’emploie à servir le régime de Pétain tout en gravissant les échelons. Le personnage, inspiré des correspondances personnelles du grand‑père du cinéaste, est dépeint sans fard : opportuniste, zélé, souvent ridicule, et prêt à sacrifier ses subordonnés pour préserver sa réputation.
Une mise en scène qui désarçonne
La caméra alterne plans à l’épaule en pleine lumière et flashes nocturnes, évoquant autant le reportage que le théâtre filmé. Le montage insère des images d’archive au milieu des scènes fictionnelles, ce qui crée un contraste troublant entre réalisme documentaire et reconstitution.

Marre choisit délibérément des bandes son anachroniques — parmi elles, le tube « Live is Life » et des morceaux de new wave — pour détacher le spectateur d’une lecture purement historique. Selon le réalisateur, ces écarts sonores cherchent moins l’exactitude d’époque que la proximité émotionnelle : rendre palpable, ici et maintenant, la sensation des événements.
Ce que le film montre — et ce qu’il interroge
Au-delà du portrait individuel, le film met en lumière le fonctionnement bureaucratique d’une dictature : langage administratif, procédures de « ramassage » des Juifs, petites compromissions routinières. Rien n’est dissimulé derrière des effets esthétiques ; tout est montré comme un engrenage où l’indifférence et l’ambition trouvent leur place.

- Titre : Notre salut
- Réalisateur : Emmanuel Marre
- Acteur principal : Swann Arlaud
- Source : correspondances personnelles du vrai Henri Marre
- Sortie : 30 septembre (en salles)
- Prix : meilleur scénario au Festival de Cannes
- Thèmes : banalisation du mal, opportunisme administratif, mémoire
- Particularité : mix d’archives, improvisation d’acteurs et choix musicaux anachroniques
La présence récurrente de l’acteur dans chaque plan et le recours à l’improvisation donnent au film une étrangeté parfois comique, parfois profondément gênante. Le rire naît autant du pathétique du protagoniste que de la proximité immédiate que la mise en scène impose au spectateur.
En confrontant des images d’archives de manifestations et de saluts au son d’un tube des années 1980, le film produit un choc sensoriel qui oblige à regarder autrement l’Occupation : non pas seulement comme une suite d’événements grandioses, mais comme une accumulation de gestes administratifs, de petites lâchetés et de choix banals aux conséquences fatales.
Pourquoi ce film compte aujourd’hui
Notre salut résonne avec les débats contemporains sur la responsabilité individuelle et la tentation du conformisme dans les institutions. Il rappelle que la « collaboration ordinaire » se nourrit d’habitudes routinières et d’ambitions personnelles plus que d’idéologie flamboyante.
Pour le public, la démarche d’Emmanuel Marre offre une double expérience : une immersion dans une période historique tragique et une mise en garde sur les mécanismes qui rendent possible la violence d’État. Le film incite à une réflexion sur la mémoire collective et sur la vigilance civique nécessaire pour empêcher la répétition de tels engrenages.
Sur le plan cinématographique, la rencontre entre jeu ancré, matériau d’archives et choix esthétiques audacieux fait de Notre salut un film dont la réception provoquera sans doute discussions et controverses — exactement ce que semble vouloir le réalisateur.
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